Rencontre avec deux « patrons » de labels indépendants, minimalistes, et artisanaux: Théo Girard, pour Discobole Records, et Sébastien Brun, pour Carton Records.
Comment ont germé vos projets respectifs de labels?
Théo : Discobole c’est un label, mais pas seulement. C’est aussi une compagnie. Les deux projets sont intimement liés. Discobole Records se veut le prolongement au disque d’une création scénique, de musique improvisée ou non. L’idée est de garder la mémoire d’un événement un peu exceptionnel. On a ainsi commencé en enregistrant pendant deux ans en live des rencontres improvisées organisées par la compagnie du Discobole, qui réunissaient le trio Sibiel, et des invités chaque fois différents (chanson, slam, musiciens d’horizons divers). Ce qui fait pas mal de bandes à réécouter, et à trier.
Les deux premières sorties sont en revanche des disques studio, des trio Sibiel et NhoG, qui sont parus fin 2010.
Seb : Carton Records, c’est un label de musiciens.
Mon rôle dans l’aventure n’a donc rien à voir avec celui d’un producteur dans son acceptation traditionnelle. Tous les projets se font main dans la main avec les artistes qui y mettent énormément d’énergie, et souvent de l’argent de leur poche. J’essaye juste de canaliser nos efforts pour arriver à l’objet disque.
Le constat est simple : c’est devenu quasiment impossible de trouver un label, donc on prend les choses en main. On monte sa propre structure, pour sortir ses projets, et la musique qu’on défend, qui commence souvent par celle des copains.
En outre, il y avait l’envie de faire un bel objet, pour Carton Records comme pour Discobole d’ailleurs. Parce qu’on a beau parler de musique, le visuel c’est super important, faut donner envie d’aller vers l’objet. Marc, notre attaché de presse, m’a raconté l’anecdote d’une rencontre avec un journaliste qui avait deux de nos albums exposés dans son bureau parce qu’ils les trouvaient beaux…mais il ne les avait pas encore écoutés!
Bref, mais ce n’est pas qu’un calcul, c’est le plaisir artisanal de faire soi-même le disque, c’est très gratifiant pour les artistes de concevoir l’objet de A à Z.
Comment fonctionne le label ?
Seb : pour la communication, on fonctionne beaucoup sur le site, ainsi que sur les plates-formes numériques et réseaux sociaux, c’est-à-dire les outils d’aujourd’hui. Le public reste le nerf de la guerre, mais on a également, comme je l’évoquais, un attaché de presse. C’est essentiel pour la promo, obtenir des passages radio, des encarts dans la presse. On constate un impact immédiat sur la fréquentation du site et les ventes de disque. Pour l’instant on fait tout seuls, mais pour passer à la vitesse supérieure, il faudrait vraiment quelqu’un qui s’occupe de chercher des financements à plein temps. Le problème des dossiers de subvention, outre le temps que ça prend, c’est que beaucoup sont assujettis à une distribution physique. Faut chercher ailleurs. Des aides régionales existent, en Rhône Alpes, où je suis basé, par exemple. Ce sont des aides au fonctionnement pour des structures, d’un montant de 4000 euros, qui laissent une grande marge de liberté quant à la leur utilisation: achat de matériel, financement d’un projet d’enregistrement, salaires, etc..
Qu’en est-il de la distribution physique ?
Seb : pour l’instant on fait de la vente par correspondance sur le site et à la fin des concerts, mais bientôt, on va fonctionner avec le Collectif « cd1d » qui réunit 50 labels indépendants. Ils centralisent les stocks de plusieurs labels et gèrent la vente par correspondance, ce qui facilite beaucoup la gestion des commandes, car étant avant tout musiciens, on est souvent en tournée, et ça évite de partir systématiquement avec des cartons de disques dans le coffre.
En outre, le collectif a un porte-parole qui va défendre les intérêts des indépendants lors de consultations sur la création du Centre National de la Musique, par exemple.
Théo : pour Discobole, on gère nous-mêmes nos stocks. On fait de la vente par correspondance depuis le site internet, et après les concerts, évidemment.
Les albums sont-ils aussi distribués numériquement ?
Seb : oui, via un agrégateur. Et les albums sont en écoute intégrale et gratuitement sur un compte soundcloud, depuis le site internet de Carton Records. Cela permet une recherche plus simple que sur itunes par exemple, où on ne peut pas valoriser un catalogue parce qu’il n’y a pas de recherche par label, et où il y a tellement de contenu que pour peu qu’un artiste ait un nom un peu commun, comme le groupe Irène qu’on distribue, on se retrouve noyés parmi une cinquantaine d’artistes qui portent le même nom. Sur soundcloud, on trouve tout notre catalogue, qu’on peut écouter sans limitation. C’est évidemment un pari sur une forme de militantisme des fans, en espérant que s’ils aiment un album, ils l’achètent. Mais vu ce qu’on fait, le public qu’on vise, je crois qu’on a tout intérêt à diffuser le plus largement notre musique. L’important est la fidélisation. La musique est faite pour être écoutée. Plus il y a d’oreilles, plus la musique existe. Et ça fonctionne plutôt pas mal, en un mois on a eu 5000 lectures.
On essaye aussi d’exploiter les possibilités du numérique pour proposer d’autres types de contenu autour des albums. On a lancé un concours de remix par exemple d’un titre pour l’album de Woland Athletic Club, en mettant en téléchargement les pistes sur le site.
Théo : même chose chez Discobole. Les albums sont en écoute gratuite intégralement, et on les vend au téléchargement payant par l’intermédiaire d’un agrégateur.
Et la fabrication ? Combien de disques fabriquez-vous, ça prend combien de temps ?
Seb : c’est artisanal. On tire 1000 exemplaires par album, ou du moins on fait fabriquer 1000 galettes. Ensuite on fait nous-mêmes l’objet, en imprimant un visuel soit par sérigraphie sur des pochettes en carton kraft, soit avec des tampons et on finit à la main pour identifier nos deux séries, Croix -Croix (« Rock, pop, folk et les musiques que ma mère qualifierait de trop fortes, mais lui rappelant sa jeunesse ») et Bâton (« XP, noise et toutes les choses que ma mère n’écouterait pas du tout »).
Théo : j’ai pas compté le temps que ça prend, mais c’est sûr que c’est long. C’est toute une logistique : jusqu’à 200 exemplaires environ, c’est faisable, au-delà ça devient galère. Chez Discobole on fabrique donc 200 disques en série limitée, avec le tirage en carton sérigraphié, et pour les 800 autres exemplaires on fait un tirage plus « banal », avec une pochette carton standard, pour les envois presse, etc… En tout cas cette façon de faire permet une meilleure gestion des coûts de fabrication, et de circonscrire sa production à des objectifs réalistes et maîtrisés.
La sérigraphie concrètement, c’est quoi ? Quelles en sont les étapes ?
Théo : la première étape, c’est l’étape graphique, à savoir le design du visuel, et le choix du nombre de couleurs. Ensuite l’impression à proprement parler se fait grâce à des pochoirs qu’on interpose entre l’encre et le carton. Chaque couleur correspond à un « passage », donc il faut attendre pour chaque passage que l’encre sèche avant d’imprimer la couleur suivante.
Seb : et du coup, chaque exemplaire est unique. Parce que d’un disque à l’autre, il y a un tampon qui n’est pas droit, l’encre a pas séché pareil, etc… ça renouvelle l’attachement à l’objet, dans la lignée du mouvement Do It Yourself.
Vous avez des retours là-dessus, vous constatez un engouement pour l’objet?
Théo : oui, on voit que le public y est sensible aux concerts. Le côté artisanal de l’objet renforce le lien qu’on propose au public à travers notre musique, pour le prolonger et le matérialiser dans un objet qu’on a conçu et fabriqué nous-mêmes. C’est moins impersonnel qu’un format CD standardisé, emballé dans un boîtier cristal.
Et pour finir…la mort annoncée du CD, vous en pensez quoi ? Vous y croyez ?
Seb : depuis que j’ai une platine vinyle j’y crois! J’en ai de nouveau une depuis quelques mois, et je suis retombé amoureux de tout le rite d’écoute qui va autour. C’est une écoute beaucoup plus active. Comme le format limite le temps d’écoute, on est enclin à rester devant sa platine. C’est pas comme une playlist sur un ordinateur qui peut débiter de la musique pendant des heures.
Théo : moi aussi je me suis (re)mis au vinyle, c’est vrai que ça modifie la manière d’écouter la musique. Le CD, c’était devenu la façon simple d’enregistrer, de graver de la musique. Mais en l’état, c’est un peu dépassé. Il faut renouveler le propos, l’objet, ou les deux.
Photographie: Cécile Gérin (Théo Girard)