S’il est bien une mutation sociétale dont notre génération est le témoin privilégié, c’est celle de la communication.
Toutes les évolutions technologiques majeures de ces 30 dernières années sont axées autour du développement des systèmes de communication. En vrac non exhaustif : le minitel, le fax, le bipeur, le téléphone portable, internet (et plus spécifiquement les réseaux sociaux Facebook, twitter, Instagram, Soundcloud, etc…), le satellite, la fibre optique…
Mutation donc, sans aucun doute. Progrès? Pas toujours…
Parlons un peu de musique, puisque c’est ce qui nous intéresse ici a priori.
L’année 2003 voit le lancement de Myspace. Initialement conçu comme un réseau social sans cible spécifique, les musiciens et les DJs se l’approprient très vite comme outil de promotion de leur travail.
On connaît la suite de l’histoire : véritable bulle spéculative de l’offre musicale sur le web, Myspace devient «tendance» au point que les profils de certains groupes ont une meilleure audience que leur page internet officielle. Principal atout de ses débuts, la grande popularité de la plate-forme finira pourtant par provoquer le progressif désintérêt des internautes (Myspace a été vendu l’an dernier par Rupert Murdoch 16 fois moins cher que son prix d’acquisition en 2005).
Et pour cause : tout le monde a un profil Myspace. De Beck au London Symphony Orchestra, en passant par le moindre groupe d’ados gratteux du dimanche et les troubadours du bal guinguette de chez ma grand-mère. Résultat ? Une profusion de musique sur internet en accès libre, bien plus qu’il ne serait possible d’en écouter en une vie. Pas facile de faire le tri.
Myspace, comme d’autres pionniers des réseaux sociaux spécialisés, aura eu le mérite de démocratiser l’outil informatique dans une application bien spécifique, une sorte de «blog musical pour les nuls», en quelque sorte…mais justement, et c’est bien là le problème, «être nul» ne suffit plus. La plate-forme et ses émules (Reverbnation, Soundcloud, Bandcamp, Google Artist Hub, etc…) s’est si rapidement banalisée qu’elle n’est rien d’autre pour les musiciens aujourd’hui qu’un pré-requis, une carte de visite, mais certainement pas un gage de professionnalisme. On trouve de tout sur ces plates-formes, et surtout n’importe quoi…
Il n’empêche que malgré ce côté fourre-tout exempt de ligne éditoriale, l’outil, emblématique de l’ère de la communication 2.0, est devenu incontournable, et est évidemment à l’origine de la surabondance de musique mise gratuitement à disposition sur le net (souvent d’ailleurs au détriment des fondamentaux de la propriété intellectuelle. Pour mémoire, Universal Music avait poursuivi Myspace en justice en 2006, pour se protéger des dérives de l’exploitation sans autorisation de musique sous copyright).
Le 2e effet Kisscool
La suite logique de ce gavage culturel illimité s’est incarnée dans l’éclosion des plates-formes de streaming, Spotify et Deezer en tête.
«Progrès technologique» indéniable : en un clic, toute la musique du monde à disposition! Quid du «progrès social»?
Il ne s’agit pas ici de se lamenter une énième fois en réactionnaire assumé sur le plaisir de l’objet CD ou vinyle, de pleurer l’époque quasi révolue du rôle prescriptif des disquaires, ou encore de fustiger le concept hypocrite (mais oh combien lyrique) de démocratisation culturelle qui confond «se cultiver» et «consommer».
Non, il s’agit tout simplement de défendre les acquis sociaux des musiciens créateurs de contenu, ou en d’autres termes, le droit élémentaire à rémunération. Le débat n’est pas tant technologique ou de mœurs que moral.
La musique est-elle un bien de consommation comme les autres? Quel type d’offre de consommation illimitée rencontre t-on couramment?
Les sodas dans les fast-food aux USA? L’équation est simple, au bout d’un litre et demi, vous vomissez, ou vous êtes sérieusement ballonné. Le pari financier est parfaitement maîtrisé.
Les forfaits mobile et internet? Le service proposé est la mise à disposition d’une technologie. Si le fournisseur est victime de son succès, il installe d’autres antennes pour solutionner les problèmes de bande passante et saturation de réseau. Le système est équilibré, le consommateur finance le fournisseur pour le service proposé.
Et c’est justement là qu’est le problème dans le cas particulier de la musique et des offres de streaming : le cordon ombilical qui reliait les producteurs et les distributeurs a été coupé. Les plates-formes musicales les plus lucratives (Youtube, Spotify, Deezer) ne réinjectent pas d’argent dans la production du contenu qui les fait grassement vivre.
La taxation envisagée des F.A.I (fournisseurs d’accès internet) et autres gros poissons du web multimedia est donc tout à fait pertinente et souhaitable.
Espérons que le nouveau gouvernement tiendra en la matière toutes ses promesses de campagne…
Hannelore Guittet
Photographies : Andreas Blixt (CC BY-NC-SA 2.0) , Kanghee (CC BY-NC-ND 2.0)