Rencontre avec Issam Krimi, pianiste de jazz multicasquettes, cofondateur de Music Unit. Conversation autour d’un café/croissant rue des Pyrénées.
Comment définirais-tu le concept de Music Unit ?
C’est un groupement d’artistes. On n’a pas souhaité appeler ça un «collectif», car souvent les collectifs de musiciens se réunissent autour d’un style unique, d’une seule esthétique… Or, chez Music Unit, on ne défend pas une ligne éditoriale unique, il peut vraiment il y avoir de tout : de la musique baroque à l’électro, en passant par le hip hop.
En outre, «groupement», ça évoque bien ce que c’est, à savoir un ensemble de structures, type S.A.R.L, détenues par les artistes eux-même : Un United Artist français pour la musique. Music Unit est donc un ensemble de sociétés dédiées chacune à une activité bien déterminée : la production, l’édition, et un studio d’enregistrement.
Ensuite nous avons un réseau d’associés constitué d’une douzaine de musiciens, qui fonctionne sur le principe de mutualisation des ressources : suivant les rentrées et sorties d’argent, nous réinvestissons ensemble sur tel ou tel projet. Au sein de Music Unit, il y a également plusieurs artistes : le Sacre du Tympan, Niuver, mes propres projets, Wildmimi (le groupe de Rémi Sciuto), Kinski Elevator, Lou Marco, etc.
Pour chacun de ces artistes, on peut intervenir à plusieurs niveaux : on peut être soit éditeur, soit producteur, soit les deux ! On a parfois été en co-édition ou en licence avec une major… Pour résumer, on essaie de proposer le meilleur cadre de développement possible à un artiste en fonction de son projet. Pour certains projets plus confidentiels, il n’y a aucun intérêt à aller chercher un partenariat avec une major, tandis que pour d’autres, l’esthétique va s’y prêter. C’est du cas par cas.
Ce conseil artistique fait aussi partie de ce qu’apporte Music Unit à un artiste : nous sommes trois musiciens, avec une expérience de l’enregistrement, des compétences de réalisateur artistique, ainsi qu’une vraie connaissance de la gestion et développement de projet.
On aime dire en plaisantant qu’on a une ligne éditoriale de major, en terme d’ouverture, mais qu’on fonctionne en revanche avec les moyens financiers d’un petit indépendant. On est donc évidemment limités, mais passionnés : le vrai moteur, c’est le coup de cœur. On investit parfois énormément de temps et de moyens dans un projet, donc si on n’y croit pas à 200%, on ne se lance pas.
La mort de l’objet CD, le développement de la musique digitale, tu en penses quoi ?
Le disque meurt très très lentement, mais ne disparaîtra pas je pense. En tant que musicien, je suis attaché à l’objet. Il y a le plaisir physique de l’objet, j’aime quand il est beau. D’ailleurs on a sorti un album en vinyle, celui de Kinski Elevator, on va probablement le faire aussi pour le Sacre du Tympan, et il n’est pas impossible qu’on le fasse pour d’autres projets. Maintenant, c’est sûr que de nos jours l’écoute par titre se répand mais aujourd’hui l’ipod est déjà dépassé… La vraie problématique est donc : comment reconstruire une économie en tenant compte de tout ça.
On constate évidemment que la musique numérique se vend de plus en plus, mais iTunes, par exemple, est un modèle qui n’est pas complètement avantageux. L’intelligence industrielle d’Apple a imposé un modèle puissant sans trop de marge de négociation et il ne reste que des miettes aux artistes. Il y a des agrégateurs qui prennent moins de frais, mais quoiqu’il en soit, je crois que l’important c’est de fonctionner avec un vrai spécialiste du développement web, qui sache où et comment placer les artistes. En d’autres termes, il faut recréer l’environnement du libraire, du vendeur de cds, mais sur le web, avec un vrai rôle prescriptif, et un bon classement esthétique des albums.
Ce qui est génial avec le numérique, c’est qu’on peut avoir des statistiques sur tout. Le web est un nouvel espace qu’il faut véritablement investir en se servant de tous les outils affiliés. On peut créer une fanbase beaucoup plus facilement, il y a la possibilité de proposer des bonus en téléchargement (en rentrant simplement un e-mail et un code sur un site), etc.. Les labels « physiques » anglo-saxons jouent déjà depuis quelques temps sur ce fonctionnement très complémentaire du physique et du numérique, les majors s’y mettent aussi. C’est plus difficile en revanche pour les indépendants, faute de moyens d’investissement. D’où l’intérêt à mes yeux du Centre National de la Musique, qui pourrait aider à conforter la diversité du secteur en soutenant les petits labels qui sont souvent les plus innovants.
De plus en plus de labels réfléchissent à de nouveaux types de fonctionnement pour contrer la crise, en court-circuitant notamment les intermédiaires de distribution…
En effet, l’ancien modèle n’est plus très viable économiquement. La FNAC avait jusqu’à récemment un quasi monopole, la réussite d’un disque était subordonné à sa distribution dans ses réseaux. Or quand on se plaint du prix d’un disque, la responsabilité en incombe en grande partie à ce modèle d’intermédiaire qui double quasiment le prix réel de l’objet. La FNAC reste cependant un revendeur avec un réseau bien structuré, dont le rôle est important. Mais plus que le prix du disque, la vraie question est celui de son accompagnement. C’est ce que l’on peut demander à la FNAC comme aux disquaires indépendants. Les albums peuvent aussi se vendre ailleurs. L’objet est culturel, à chacun de le diffuser comme il le souhaite. Quand au concert, la vente des disques n’a de sens qu’avec des groupes qui tournent beaucoup, et de préférence qui tournent avec le programme du disque, ce qui n’est pas toujours le cas dans le jazz.
On parle maintenant de « contrats à 360° », pour désigner ces modèles où le producteur de l’enregistrement s’occupe aussi du management de l’artiste, et maîtriser ainsi au mieux les enjeux liés à la sortie d’un projet. Comment fonctionne Music Unit avec ses artistes ?
Disons que l’on fait du 360° moins 90°, car on ne s’occupe pas du booking. En revanche, on a des contacts avec des bookeurs avec qui on s’accocie sur certains artistes.
On fait également du conseil artistique pour la production des concerts, au cas par cas : parfois, s’il y a un bookeur sur le projet, on est alors en coproduction scénographique. Le bookeur s’occupera plus spécifiquement de la diffusion, et nous de l’organisation du spectacle. Si le concert est bien pensé, c’est un spectacle qui sera plus apprécié. C’est un modèle de coproduction qui peut être profitable artistiquement et économiquement.
Qu’est-ce qui a motivé la formation de Music Unit ? Y a t-il une de vos différentes activités (musique enregistrée, production de concert, édition) qui a primé, ou tout est venu ensemble ?
Disons que ça s’est fait progressivement. Tout a commencé au moment de mon 2e album. Plusieurs producteurs étaient intéressés, et en prenant le train avec mon ingénieur du son Pierre Luzy pour aller rencontrer un de ces producteurs en région, on a fait le simple constat qu’on avait des compétences assez larges : que ce soit en terme d’organisation, (on avait tous les deux une expérience administrative de création et gestion associative ou de société) ou en termes de compétences artistique et technique. Donc on s’est lancés.
Le secteur est évidemment hyper fragilisé en ce moment, la donne a complètement changé. Auparavant, le disque était la première source de financement de toute l’économie de la musique : avec la vente d’albums on finançait un tour support pour les tournées, c’était véritablement « l’essence » qui faisait tourner la machine. Aujourd’hui de l’essence, il n’y en a plus. Ou du moins, il y a pénurie.
Par contre, on sait qu’il y a d’autres types d’énergie, mais pour l’instant on a encore du mal à les canaliser pour alimenter le moteur. La filière n’a pas encore trouvé l’essence au colza, en quelque sorte. Mais elle fait des tentatives et cherche un système alternatif. Music Unit, c’est une réponse qu’on apporte : l’idée est de faire circuler l’argent différemment, d’être plus libre dans la manière de réinvestir. On constate cependant qu’on n’échappe pas aux problèmes financiers que rencontrent les autres producteurs, indépendants ou des majors. On a beau présenter avec Music Unit un modèle assez unique, on a beau voir l’éclosion de plates-formes originales comme Qobuz, pour l’instant, le modèle économique global du secteur reste fragile.
Mais on est libres ! J’aime dire en plaisantant que je gagne ma vie comme musicien, et que je la perds comme producteur… C’est beaucoup d’investissement personnel, et il faut voir sur le long terme.

Pour conclure, sur la base de ton expérience, encouragerais-tu les musiciens à tenter le modèle DIY ?
Tout seul, non, vraiment pas. Chez Music Unit, on est trois, et ça change tout. On s’entend très bien, mais on est assez différent, et avec des cultures très complémentaires : Julien connaît bien la variété, moi le jazz, Pierre, le rock. Cela permet de confronter les expériences, d’être plus réactif, de mettre en commun un réseau. Il ne faut pas confondre DIY et indépendant. On a pu aller beaucoup plus loin en se structurant en sociétés.
On a aménagé des bureaux et un studio d’enregistrement à Montreuil, avec un grand plateau de 70 m², très haut de plafond, et un plus petit de 20 m², et un environnement plutôt analogique, dans lequel on fait de la production d’albums, de la musique de film, de la synchro, de la pub. Tout seul ça n’aurait pas été faisable.
En outre, si l’on veut défendre une vraie qualité de production, il n’y a pas de miracle, il faut de l’investissement personnel, et à plusieurs, on peut être plus ambitieux. Je crois dur comme fer que sur le long terme, les auditeurs feront la différence entre une vraie exigence qualitative, et une production «cheap» faite avec un home studio.
On a beau décrier les majors, il reste chez certaines un vrai savoir-faire d’accompagnement des artistes, de la scène au studio, comme chez les indés. Et ce discours n’est pas là pour défendre la forme au détriment du fond : si un spectacle ou un disque sont soignés en tout point de la chaîne de production, l’auditeur accède plus facilement à son contenu, en d’autres termes à l’artistique. Tout le monde s’y retrouve, on est dans un rapport plus sensible et généreux à son public.