Identi.ca Identi.ca
  • Login
  • Public

    • Public
    • Groups
    • Featured
    • Popular

http://file3.status.net/i/identica/-20120820T120420-jr2ajwy.html

http://file3.status.net/i/identica/-20120820T120420-jr2ajwy.html

Une question revient souvent dans les conversations lorsque l’on évoque un projet discographique de musique classique.

Quel sens cela a t-il d’enregistrer une énième fois une œuvre déjà gravée une vingtaine de fois ces dernières années, dont plusieurs versions font déjà date comme des références incontournables qui ont inspiré plusieurs générations de jeunes musiciens ? Seule la musique classique (en mettant de côté la musique contemporaine), musique écrite par excellence, impose ce dilemme aux consciences des interprètes d’aujourd’hui. Le jazz, les musiques actuelles, la pop, les musiques du monde, ne souffrent évidemment pas de ce questionnement dans la mesure où les musiciens sont créateurs avant d’être interprètes.

Dur dur d’arriver 30 ans après la bataille…Lourd héritage à porter que celui de ces disques mythiques qui ont fait notre éducation et forcent l’admiration, comme ceux de Horowitz, Oïstrakh, Menuhin, Heifetz, Leonhardt, Harnoncourt, Karajan, Callas, Rostropovitch, Giulini, Böhm, Klemperer, etc.

Pourtant, malgré l’attachement affectif que l’on peut vouer à ces disques, et le plaisir sincère que l’on peut avoir à les (ré)écouter, certains d’entre eux ont « mal vieilli », si l’on en juge par les critères esthétiques qui prévalent aujourd’hui. Et il ne s’agit pas tant de jeter un pavé dans la mare que d’énoncer tout haut un secret de polichinelle : pour prendre un exemple parmi tant d’autres, disons que le parti pris d’un Karajan dans une Passion de Bach est, si ce n’est démodé, tout au moins anachronique. D’autres iront même plus loin, le qualifiant de « hors propos ».
Je ne m’étendrai pas sur ce dernier point, mais pour tous ceux que le sujet intéresse, je ne saurais que trop vous recommander la lecture de deux articles parus précédemment sur cette plate-forme, « Baroque vs Moderne, dépassons le sectarisme », par Anne Maugard, et « La fin de la tyrannie du bon goût : réflexion d’une interprète sur les enregistrements du début du siècle », par Emily Worthington, qui questionnent précisément la notion de contemporanéité du goût et d’esthétique post-moderne, par opposition à une authenticité parfois trop arrogante, récusée d’ailleurs par Harnoncourt dans une de ses citations les plus connues :

« J’ai toujours détesté le mot authenticité parce qu’il est dangereux. La musique de musée ne m’intéresse pas, je n’ai pas l’intention d’organiser des visites guidées ».

Quoiqu’il en soit, le constat est évident : on ne joue pas aujourd’hui comme il y a 40 ans, ou même 20 ans.

Cela suffit-il à légitimer le réenregistrement, tous les 20 ans, du « grand répertoire », en guise de legs aux générations futures (pas de snobisme intellectuel : « grand répertoire » est une expression à prendre avec des pincettes, qui ne veut pas dire grand chose, certes, mais sur laquelle curieusement tout le monde s’entend, au même titre que tous ces fourre-tout génériques que sont « musique classique », « musiques actuelles », « musiques du monde », etc.) ? En d’autres termes, les disques d’aujourd’hui valent-ils les traités d’hier ?

Et si l’on prenait le problème à l’envers : faut-il absolument s’armer d’un argumentaire éditorialo-artistico-patrimonialo-historico-béton pour légitimer un projet discographique ? Ne soyons pas naïfs : la grande majorité des enregistrements s’inscrivent non pas dans une démarche œcuménique, mais bien évidemment personnelle. Et heureusement ! Quelle pression sinon sur les épaules d’un jeune pianiste qui voudrait enregistrer les Variations Goldberg ! Un disque n’est autre que l’aboutissement d’un travail personnel, à une période donnée de sa vie d’interprète, comme un témoignage, un souvenir, une photographie. Que l’on déchirera éventuellement quelques années plus tard, qui jaunit, inévitablement… alors parfois on efface tout, et on recommence : Glenn Gould enregistra deux fois les Variations Goldberg, en 1955 et 1981, Herbert von Karajan enregistra quatre fois l’intégrale des symphonies de Beethoven entre 1954 et 1983 (une fois par décennie ! )… Un disque a donc avant tout une dimension personnelle (celle de l’artiste directement, du producteur, ou des deux), ce qui n’interdit pas pour autant celle du partage : c’est le moteur de toute passion. Mais c’est l’histoire, le temps, qui sera juge de l’empreinte que laissera tel ou tel disque dans les mémoires.

Ce questionnement n’est cependant pas uniquement imputable à une quête de sens et de légitimité par révérence complexée aux grands interprètes du passé.

Jusqu’au milieu des années 80, plusieurs générations d’artistes ont pu s’affranchir de ce dilemme parce qu’il n’avait pas vraiment lieu d’être, tout simplement. Ceci s’explique notamment par la révolution technologique du CD, inventé en 1978, et commercialisé à partir de 1982 : support révolutionnaire, peu encombrant et beaucoup moins fragile, il devient très rapidement incontournable. Les esprits étaient ainsi plutôt tournés vers le futur que vers le passé : les producteurs se sont appropriés ce nouveau support, quitte à réenregistrer des œuvres déjà disponibles au vinyle. La numérisation des bandes analogiques est  venue un peu plus tard.

En outre, le marché n’était pas encore à ce point saturé d’interprétations différentes, les majors couraient toujours après les « versions de référence », sorte de quête du Graal de la musique écrite enregistrée.  Le renouveau de l’interprétation baroque avait passé le cap de ses premiers balbutiements, toute une frange du répertoire de « musique classique » s’ouvrait, pas encore enregistré. Certaines œuvres avaient déjà été beaucoup enregistrées, bien sûr : une bonne cinquantaine d’intégrale des symphonies de Beethoven par exemple, étaient disponibles dans les bacs. Mais l’économie florissante de l’industrie discographique n’était pas propice aux dilemmes existentiels. On enregistrait, voilà tout.

Retour vers le futur, 2012, trente ans plus tard.

Les disques ne se vendent plus. Et ce n’est pas tant la faute d’un manque d’originalité éditoriale ou d’une perte de sens de la démarche d’enregistrement en elle-même, que la conséquence du développement d’internet et du bouleversement des mœurs que cela a provoqué. Les jeunes qui passent leur baccalauréat aujourd’hui n’ont, à quelques rares exceptions qui confirment la règle, jamais acheté de disques. Débourser 15 euros pour un album ne leur viendrait pas à l’esprit. Le sujet est plus que jamais d’actualité, les enjeux de la culture et du numérique sont largement commentés dans les médias, et le positionnement du nouveau gouvernement dans le débat sur  la rémunération des artistes diffusés sur le net est attendu au tournant (voir revue de presse sur le site).

Malgré ce constat, notre génération n’échappe pas à son examen de conscience.

On ne veut pas croire à la fin d’une ère, on cherche des coupables, tout au moins des causes. On culpabilise, on se dit que si les jeunes aujourd’hui n’achètent plus de disques, ce n’est pas parce qu’ils sont nés avec un ipod sur les oreilles, mais parce qu’ils en ont marre d’écouter en boucle les mêmes version des mêmes concertos… Après tout, tout n’a pas encore été enregistré vingt fois ! Peut-être peut-on encore renouveler l’offre ?
Au gré des obsessions éditoriales contemporaines et des célébrations anniversaires, à la faveur d’entreprises de mécénat comme celui mis en œuvre par la Fondation Bru Zane par exemple, on déterre ainsi des œuvres très peu voire jamais jouées, dont certaines ont été injustement oubliées. Malheureusement, ces initiatives louables se concentrent trop souvent de manière ponctuelle, de telle sorte que, au lieu de renouveler la proposition éditoriale, elles finissent par la formater. Des modes éphémères se créent. On se pique soudainement de la musique de Grétry, de Dubois, de Jadin, parce que les financements suivent, bien entendu. Personne d’ailleurs n’en est dupe. Ceci ne remet évidemment pas en cause la sincérité de l’action patrimoniale menée par ces mécènes. Ni l’intérêt que peuvent susciter certaines trouvailles.

Dans une économie culturelle fragilisée, le rayonnement d’un patrimoine ne peut se faire que par une volonté appuyée des pouvoirs publics et le soutien du mécénat privé. C’est donc de bonne guerre que se construisent ainsi des cercles d’influence. Néanmoins, il ne faut pas oublier les autoproducteurs, qui ont toute leur place dans ce schème, grâce à la grande marge de manœuvre que leur procure leur indépendance.
Ignorer la météo du disque et la spéculation sur les tendances éditoriales du moment, enregistrer ce que bon leur semble, voilà ce que peuvent se permettre les autoproducteurs.

Les musiciens ont toujours besoin de faire entendre leur travail, ne serait-ce que pour trouver des concerts. La musique reste avant tout une passion, des projets personnels continuent de germer ici et là. Laissons le droit aux jeunes artistes, sans les juger, de s’émouvoir d’une Partita de Bach ou d’une Sonate de Mozart au point de ne pouvoir réfréner la pulsion irrésistible de l’enregistrer.

Le disque n’est plus ce qu’il a été, une page s’est tournée. La perspective, le contexte, plus rien aujourd’hui n’est comparable avec les glorieuses années de l’industrie discographique. L’enjeu de l’enregistrement s’est donc bel et bien déplacé. En revanche, la « musique classique » est et restera, une musique d’interprète…ainsi, ne négligeons pas le plaisir du public de pouvoir (ré)écouter chez soi les interprètes qu’il peut entendre en concert.
Nous en sommes encore à la préhistoire de l’enregistrement : les artistes qui approchent de la retraite aujourd’hui remplaceront rapidement pour les futures générations les légendes qu’étaient pour nous les grands virtuoses du milieu du siècle dernier…

Hannelore Guittet

Photographies : Piano piano ! (CC BY 2.0), Fred Seibert (CC BY-NC-ND 2.0), Elizabeth Thomsen (CC BY-NC-SA 2.0), Luis Argerich (CC BY 2.0)

Site notice

Identi.ca is converting to pump.io on 1 June 2013

Notices where this attachment appears

  1. Cordes et Âmes

    Une question revient souvent dans les conversations lorsque l’on évoque un projet discographique de musique clas…

    about 9 months ago
  • Help
  • About
  • FAQ
  • TOS
  • Privacy
  • Source
  • Version
  • Contact

Identi.ca is a microblogging service brought to you by E14N. It runs the StatusNet microblogging software, version 1.1.0-release, available under the GNU Affero General Public License.

Creative Commons Attribution 3.0 All Identi.ca content and data are available under the Creative Commons Attribution 3.0 license.

Switch to mobile site layout.

Built in Montreal