
Rencontre avec Daniella Strasfogel et Michael Rauter, deux membres du Solistenensemble Kaleidoskop, basé à Berlin.
Pouvez-vous présenter en quelques mots l’Ensemble et son projet (effectif, origine des musiciens, du projet, etc) ?
Le Solistenensemble Kaleidoskop est un orchestre de chambre basé à Berlin, qui s’est donné pour mission d’explorer de nouvelles formes de concerts, et s’est ainsi fait un nom bien au-delà des frontières de Berlin, en proposant une série de concerts mis en scène, d’installations musicales, et de productions de théâtre musical.
L’ensemble, fondé par le violoncelliste Michael Rauter et le chef Julian Kuerti, joue un répertoire allant du baroque au contemporain, et travaille en étroite collaboration avec de jeunes compositeurs, ainsi qu’avec des musiciens de la scène rock, électro et métal. Nous avons collaboré notamment avec des artistes comme Sasha Waltz, Alenior Dauchez, Roland Kluttig, Jan St Werner (Mouse on Mars), Jennifer Walshe et Olof Boman, et sommes en résidence au Radialsystem V à Berlin depuis 2008.
L’ensemble poursuit ses expérimentations de théâtre musical innovant à l’automne 2012 avec deux nouvelles productions : Zero Time, une méditation sur le temps suspendu et le mouvement Fluxus (avec le compositeur et artiste Christian Kesten), et Dark was the Night, une exploration du son et du mouvement dans l’obscurité complète (avec la metteuse en scène Sabrina Hölzer).
L’ensemble a été fondé en 2006, la plupart des musiciens venant de l’Université des Arts de Berlin. Nous avons un noyau dur de 15 musiciens à cordes, et nous ajoutons des invités en fonction des programmes. L’idée de départ de Michael et Julian, qui ont créé l’ensemble, était de concevoir des concerts auxquels ils auraient envie eux-mêmes d’aller. Ils ont trouvé un espace qui nous laisse carte blanche tout en payant un loyer symbolique, on a commencé par répéter dans une salle au conservatoire, et on a continué d’improviser à partir de là…
Le répertoire que vous proposez est assez éclectique, même si la musique contemporaine y tient une place importante. Est-ce cette association du répertoire classique et contemporain est un choix pour contre-balancer la peur que pourrait éprouver le public à l’idée d’un programme exclusivement contemporain ?
Nous programmons la musique que nous aimons écouter, et l’expérience nous prouve que nous ne sommes pas seuls. Nous ne faisons aucune distinction hiérarchique entre le répertoire classique, contemporain, ou populaire. Les différences esthétiques entre les genres se retrouvent d’ailleurs au sein même des genres : il y a différentes écoles de musique contemporaine, différents types de pop. Il y a une large public pour la musique contemporaine à Berlin, néanmoins, nous ne nous sommes jamais considérés comme un ensemble de musique contemporaine.
Nous jouons la musique qu’on aime, voilà tout.
Vous semblez porter un soin tout particulier à la mise en scène de vos concerts ? Quel est l’objectif recherché ?
Nous avons commencé à faire des concerts mis en scène en 2007, sur un coup de tête. C’est fou ce qu’on peut faire sans argent ! On trouvait qu’un gouffre trop grand séparait notre vie de tous les jours et notre vie sur scène. La condition du musicien, en tant qu’ artiste/acteur, est souvent ignorée. On voit trop souvent des musiciens sur scène perdre complètement leur concentration dès l’instant où ils cessent de jouer. Cette inattention du musicien en tant qu’acteur sur scène (par opposition à un simple « corps producteur de musique ») peut porter préjudice à l’atmosphère d’un concert.
La mise en scène de nos concerts va ainsi dans ce sens : susciter une plus grande concentration des musiciens, et par extension du public.
Comme vous le savez, le milieu de la musique classique est assez conservateur, voire même pédant parfois quand on s’attaque aux traditions. Est-ce que vous pensez qu’il est essentiel de briser les codes (jouer dans des endroits peu habituels, changer les codes vestimentaires, impliquer le public dans une performance interactive) pour renouveler le public et faire en sorte que la musique classique soit accessible aux nouvelles générations ?
On ne fait pas des concerts mis en scène, ou dans des clubs techno, ou encore dans l’obscurité complète, afin de trouver un public. Nous le faisons pour nous exprimer artistiquement et expérimenter nos limites en tant qu’artistes. Cela n’a rien de nouveau, nous ne sommes pas seuls dans cette démarche, nous n’avons rien inventé. C’est un mouvement général dans le monde de la musique, qui va grandissant, depuis quelque temps. De nombreux artistes à travers le monde, en Europe et ailleurs, ont commencé à présenter des concerts dans des lieux inusuels, et à s’approprier des codes du théâtre pour les mêmes raisons.
Je crois aussi que les gens aujourd’hui veulent expérimenter la musique dans des lieux où ils se sentent à l’aise. C’est la même différence que l’on peut ressentir lorsque l’on va dans un resto où il y a 4 fourchettes sur la table, et que l’on ne sait pas laquelle utiliser ni quand, plutôt que dans un resto où l’on sait que ce n’est pas grave si l’on se trompe.
Ce qui ne veut pas dire que l’institution du grand concert formel, comme à l’opéra ou dans les grandes salles, se meurt. Mais les choses évoluent.
Vous travaillez souvent en collaboration avec des chorégraphes, des artistes visuels, etc. La musique « pour elle-même » , c’est révolu ?
Les metteurs en scène de théâtre travaillent également souvent avec des artistes vidéo et des chorégraphes. Est-ce que cela signifie pour autant que le théâtre « pur » est révolu ?
Kaleidoskop XI – Film Project Trailer from Stephan Talneau on Vimeo.
La musique a toujours été associée à des images. Notre tradition de s’asseoir, pour un concert « statique », est en réalité assez nouvelle. La dimension visuelle peut aussi bien enrichir l’expérience que lui nuire.
Nous avons également réalisé des performances dans l’obscurité complète, ce qui permet au public de se concentrer sur son écoute uniquement.
Développer de tels projets (avec de la vidéo, de la danse, des musiciens, etc.) est très ambitieux, et a un coût. De votre expérience, diriez-vous que ça vaut le coup de pousser dans cette direction ? Quel retour avez-vous du public par rapport à des concerts plus « standards » ? Et enfin, est-ce que les programmateurs sont prêts à payer plus pour ces projets scéniquement plus ambitieux ? Ou est-ce seulement beaucoup plus d’investissement pour vous, et au final beaucoup de plaisir, mais peu intéressant financièrement parlant ?
<!-- Les gens aujourd'hui veulent expérimenter la musique dans des lieux où ils se sentent à l'aise. C'est la même différence que l'on peut ressentir lorsque l'on va dans un resto où il y a 4 fourchettes sur la table, et que l'on ne sait pas laquelle utiliser ni quand, plutôt que dans un resto où l'on sait que ce n'est pas grave si l'on se trompe. --> A chacun de nos concerts il y a parmi le public des gens qui n’aiment pas. Et d’autres qui trouvent ça fantastique et s’en retournent chez eux inspirés. En général, je dirais que notre public le plus fidèle est toujours curieux de savoir ce que nous allons faire après, même si un projet en particulier leur a déplu.
Quant à la question financière : le monde de la musique contemporaine, ou des musiciens freelance en général, n’est pas un monde dans lequel on évolue en espérant faire fortune. Je ne connais personne dans ce milieu qui rêve d’une belle voiture, d’un bateau, ou de résidence secondaire !
Nos projets mis en scène sont chronophages, et beaucoup plus compliqués à mettre en Åuvre financièrement qu’un concert traditionnel. Les festivals et théâtres qui nous accueillent ont un poids beaucoup plus lourd à porter que si l’on se contentait d’un concert. Mais la plupart du temps, les gens de théâtre comprennent ces enjeux car ils sont coutumiers du type de budget que nous présentons.
La question de savoir si le jeu en vaut la chandelle ne se pose jamais. La possibilité de rêver un projet à plusieurs, et de le réaliser ensemble est un véritable cadeau que nous apprécions à sa juste valeur.
Comment concevez-vous vos programmes ?
Souvent, ça commence tard la nuit, par l’un d’entre nous qui lance « ne serait-ce pas hilarant si… ?« , et des mois et des mois plus tard, après avoir rempli des pages et des pages de dossiers de subventions, on accouche d’un projet complètement différent.

Et pour finir, que signifie votre logo ?
On se pose encore aujourd’hui la question. Qu’en pensez-vous ?
Propos recueillis par Hannelore Guittet
Photographies : Sonja Müller (Kaleidoskop Solistenensemble), Daniella Strasfogel (c) Noam Rosenthal, Michael Rauter(c)KristjÃn Sigurleifson
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